Avec Intentions, megiapa ouvre sa fabrique de chansons à une communauté de musiciens. Entre soul, beats et échappées cosmiques, la productrice relie des bouleversements intimes à une histoire musicale collective
Conçu entre Chicago et Los Angeles, ce premier album rassemble quatorze morceaux nourris de ruptures, de déplacements et d’apprentissages. megiapa y prolonge une pratique solitaire du beatmaking tout en accueillant des instrumentistes, des voix proches et des souvenirs enregistrés. Les reprises neo soul des Blackbyrds et de The New Rotary Connection, comme les références à Sun Ra, inscrivent ses recherches dans une filiation soul et afrofuturiste. Publié chez International Anthem, Intentions raconte ainsi une double ouverture, laisser davantage de place aux autres dans sa musique et envisager l’avenir malgré l’incertitude…
Des esquisses au disque

Avant Intentions, megiapa fabriquait surtout des instrumentaux pour elle-même. Des boucles, des fragments, puis ces courtes pièces réunies sous le nom de diddies, réalisées parfois en une soirée pendant la pandémie. Pour ce premier album, la productrice, chanteuse et compositrice a changé d’échelle temporelle : certaines idées remontent à 2020 et 2021. Entre-temps, une relation s’est achevée, Chicago a laissé place à Los Angeles ; ses repères ont bougé. Ces circonstances éclairent le projet sans en épuiser le sens. Passer de l’esquisse à la chanson, c’est aussi accepter de reprendre une intuition, d’en déplacer les éléments et de lui donner le temps de devenir autre chose.
Faire entrer les autres
Cette transformation passe par des décisions très concrètes : accueillir une partie de piano, réorganiser un morceau autour d’une basse, laisser un invité occuper une place d’abord réservée à sa propre voix. Dans son entretien avec The Tonearm, megiapa décrit cet apprentissage du travail collectif après une dizaine d’années de création essentiellement solitaire. Les crédits en donnent la mesure : Ahmad Muhammad aux claviers, ghalani of Greenwood à la basse, Mekala Session à la batterie, mais aussi Telemakus et Will Miller. Sur Can’t Believe, ce dernier apporte trompette, EVI et piano. Open Your Eyes, produit par 10.4 ROG, signale dès l’ouverture que l’autrice peut confier à quelqu’un d’autre la construction instrumentale de son univers.
Ces beats, je les faisais pour moi-même.
– megiapa (notes de présentation d’Intentions)
Des filiations choisies
Deux reprises précisent les attaches du disque. Dreaming About You, signé Kevin Toney, vient du répertoire des Blackbyrds ; Black Gold of the Sun, composé par Charles Stepney et Richard Rudolph, de celui de The New Rotary Connection. Leur présence dessine une continuité entre chanson soul, recherche sonore et liberté d’arrangement. Sun Ra constitue un autre point d’appui : une citation de Space Is the Place clôt ( ( on the spaceway ) ), auquel répond plus loin on the spaceway (frfr). Chez megiapa, cette projection cosmique possède une dimension précise : imaginer un espace où les personnes noires puissent vivre pleinement, au-delà des limitations imposées. Le voyage spatial devient une manière de penser la liberté.
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Garder les voix proches

L’album réserve aussi une place aux paroles conservées dans le téléphone. Dans wishing (u) well, des messages de soutien affectif (de sa grand-mère, de sa mère et de proches) deviennent une matière musicale. Ces présences ramènent les ambitions cosmiques à une échelle familière : celle des liens qui permettent de traverser les périodes difficiles. Crashing Down, écrit pendant un séjour au Mexique au cours de la pandémie, retrouve cette tension entre effondrement et persévérance. C’est là que le titre Intentions prend tout son sens. Des désirs formulés avant de savoir comment les réaliser, puis travaillés jusqu’à pouvoir être partagés. La musique leur donne une forme, avec assez de place pour y faire entrer les autres, et nous finalement.




