Traci Lords dans Cry Baby de John Waters

Traci Lords, son incroyable histoire s’écoute en podcast

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Avant Cry-Baby de John Waters, Traci Lords mène une brève carrière pornographique qui s’achève par un scandale : la quasi-totalité de ses films ont été tourné alors qu’elle était mineure. Avec des entretiens et les mémoires de l’actrice, Lili Anolik & Ashley West racontent Traci Lords dans Once Upon a Time… in the Valley

Avant son interprétation de Wanda Woodward, aux côtés de Johnny Depp, dans Cry Baby (1990) de John Waters , Traci Lords est l’une des actrices-phares de l’industrie du cinéma porno des années 80. Le scandale éclate : elle a tourné dès l’âge de seize ans, après avoir falsifié son identité… Créé par Lili Anolik, contributrice à Vanity Fair, le podcast Once Upon a Time… in the Valley revient sur la vie mouvementée de l’actrice. En douze épisodes, accompagnée d’Ashley West, l’autrice développe le bref et intense parcours de Traci Lords dans l’industrie du xxx, avec des lectures des mémoires de l’actrice, d’extraits d’interviews et des entretiens avec des protagonistes de l’époque, qu’iels aient été devant ou derrière la caméra… La principale intéressée aurait poliment refuser d’y participer, fort probablement parce qu’elle n’a rien à ajouter à son autobiographie.

Quand Nora devient Traci

La première partie de la vie de Nora Luise Kozma, née le 7 mai 1968, bouleverse son existence à jamais : violée par le garçon dont elle pense être amoureuse, il a seize ans, elle en a dix… Elle est également abusée par son beau-père, un acte qu’elle exorcise avec Father’s Field, une chanson extraite de l’album 1000 Fires (1995). Adolescente rebelle, elle devient Traci Lords à l’âge de 15 ans, en hommage à l’acteur américain Jack Lord, dont la photo orne les murs de sa chambre et, selon la légende, devant laquelle elle atteint son premier orgasme en se masturbant.

Si choisir un pseudonyme est une chose, changer d’identité en est une autre. Comment s’y prend-elle ? Assez simplement, elle donne à l’administration un acte de naissance fourni par Christy Lee Nussman, une amie alors âgée de vingt-deux ans. Puisque, à l’époque, aucune photo n’est exigée pour prouver son identité, elle peut alors contourner la loi américaine où l’âge légal pour figurer dans un film pour adultes est de 18 ans. Sur les conseils de son beau-père, qui lui rappelle que Marilyn Monroe à débuté ainsi et qui l’accompagne dans une agence sans que ne soit vraiment abordé la question du consentement, Lords pose nue pour Penthouse en septembre 1984, à la rubrique “Pet of the Month” (animal de compagnie du mois).

Tarci Lords, Terroriste sexuelle ?

Dans ses mémoires, Lords explique qu’elle est stone sur son premier tournage où seule une réplique est prévue. Après l’enregistrement, elle est libre de partir et se dirige vers la cuisine pour se servir une vodka. Tom Byron la rejoins, selon l’acteur elle commence à flirter avec lui. Selon Lords, c’est tout le contraire… Ce moment d’intimité n’est pas privé. Lords n’aurait pas eu l’intention d’être filmée lors de ce rapport, et s’en serait aperçue alors qu’ils avaient pratiquement terminé. On ne parle toujours pas de consentement à l’image, la scène sort en octobre 1984.

Le succès de What Gets Me Hot! est immédiat. Elle est alors demandée par les plus grands réalisateurs du genre. Lords opte pour une attitude conquérante et impose ses conditions : pas de tournage de plus de huit heures par jour, pas de partenaires qu’elle ne souhaite pas, pas de scènes de sodomie, pas de sado-machosisme… Dans un milieu où règne l’exubérance sexuelle, l’ado rebelle se révèle plutôt conservative. En l’espace de trois ans elle aurait tourné une vingtaine de films. Seul le dernier est réalisé lorsqu’elle est majeure, via sa propre société de production.

Traci Lords vs l’industrie

Selon les entretiens réalisé pour ce podcast, Traci Lords aurait romancé son histoire. Les faits et les chiffres qu’elle donne sont différemment appréciés par les protagonistes de l’époque. Quelques exemples : la cocaïne était en libre-service chez son agent, alors que la majorité des intervenants confirment qu’il n’y touchait pas et qu’il encourageait surtout ses modèles à s’en éloigner ; le joyeux moment au bord d’une piscine qui aurait fait monté sa côte auprès des réalisateurs producteurs ne serait pas un threesome, mais un gangbang avec 12 hommes…

Selon Christy Canyon, l’une des actrices avec qui elle a tourné : “Cette fille en savait plus sur le sexe que toute l’industrie du porno réunie.” David Blender, qui a produit trois films avec l’actrice dit que c’est une perfectionniste, l’une des plus professionnelles qu’il ait jamais rencontré. Pour Suze Randall, l’une des grandes figures de l’érotisme (modèle, réalisatrice, productrice, photographe), “Traci était incroyable, elle avait tout le potentiel pour sortir du X et réussir une carrière de modèle”. Randall l’aurait même présenté à un agent pour travailler en Angleterre, mais plutôt que d’évoquer son avenir, la jeune actrice se serait davantage soucié du plaisir de l’agent dans un coin sombre de la pièce.

Des révélations tardives

Personne ne cherche à connaître son âge sur les plateaux, son corps est très développé, elle dégage en grande confiance en elle et, surtout, tous font confiance à Jim South (James Marvin Souter, Jr. 1939-2020) qui est alors son agent et qui n’est absolument pas au courant du subterfuge. Quand la presse sort l’information, en 1986, l’industrie pornographique américaine se dit scandalisée. South est arrêté le 4 mars 1987, accusé parmi d’autres de proxénétisme et de pornographie enfantine par le gouvernement américain. Des accusations finalement rejetées après la découverte que le gouvernement lui-même a délivré à Lords un passeport sous le nom de Kristi Nussman. Mineure au moment des faits, considérée comme victime, la jeune actrice n’est pas poursuivie.

J’étais une jeune fille vraiment confuse et en colère, qui a joué… Alors oui, j’ai menti sur mon âge mais, honnêtement, personne ne semblait vraiment s’en soucier, ils voulaient surtout gagner de l’argent (Traci Lords au Larry King Live show, le 14 juillet 2003)

À l’époque, et encore aujourd’hui, une partie du milieu du X est convaincue que Lords est une ambitieuse manipulatrice qui a contacté le FBI afin de profiter du scandale pour accroître ses gains et sa notoriété, puisque les films qu’elle a tourné mineure devaient être détruits, sauf le dernier, Traci, I Love You, qu’elle a produit à sa majorité (mais dont elle cède les droit pour 100 000 $ après son arrestation, ndlr). Traci Lords prétend que pour les 20 films et les photos, ses cachets versés en cash lui auraient rapporté 35 000 $, rapidement dépensés dans les loyers et les drogues. Ces chiffres sont régulièrement contestés par celles et ceux qui prétendent que son féroce appétit, sexuel et financier, l’incitait à tourner plus qu’elle ne l’affirme.

Once Upon a Time…in the Valley – Teaser…Episode 6: Fake Out and Make OutThe adult industry is screwed. The question is: Who's doing the screwing?With Christy Canyon, Tim Connolly, Amber Lynn, Ginger Lynn, Paul Fishbein, John Weston, Veronica Hart, Suze Randall, Humphry Knipe, Tom Byron, Jim South, Paul Thomas, Sharon Mitchell, Herschel Savage and more…To listen, visit here:https://apple.co/2DpV1GtDownload via Apple Podcasts, Spotify, RADIO.COM and everywhere podcasts are available.New episodes drop every Tuesday. Subscribe now!

Gepostet von Ashley West am Donnerstag, 6. August 2020

Il reste du gâteau, qui en veut ?

Interviewé par Ashley West de The Rialto Report, Jim South, surnommé Tim North par Lords dans ses mémoires, prétend qu’elle était assez dévergondée pour sauter sur tout ce qui bouge et qu’elle aurait gagné pas moins de 300 000 $ en moins d’un an… Le scandale ne fait aucun doute, Lords a falsifié son identité et, lorsqu’elle était mineure, a tourné peut-être plus de films qu’elle ne l’affirme. Cependant, le FBI met plusieurs années pour l’interpeller alors qu’un avis de recherche est lancé par sa mère, trois ans plus tôt, les fédéraux cherchent peut-être à faire un gros coup sur l’industrie du X… Les producteurs en profitent pour s’enrichir avec des vidéos désormais interdites, et les médias utilisent des scènes censurées pour capter leur audience avant les coupures publicitaires…

Lords dit n’avoir jamais vraiment pris de plaisir lors des scènes, “il s’agissait davantage d’un jeu où l’ado prend le pouvoir dans un monde d’adulte.” Elle affirme que la morveuse qu’elle est à l’époque souhaite seulement récolter de l’attention et, inconsciemment, attend qu’une personne l’aide véritablement. dépendante à la cocaïne, elle ne se voit pas dépasser les 21 ans, et fait d’ailleurs une overdose. Après l’intervention du FBI, elle entre en cure de désintoxication et prend des cours de comédie. Cette impression de “fille un peu paumée” est aussi vécue par Christy Canyon, notamment lorsque la photographe de l’agence de Jim South réalise son book, en douceur, “j’ai alors senti que quelqu’un prenait soin de moi pour la première fois”.

D’actrice porno à Icône pop

Traci Lords s’engage auprès d’une association qui vient en aide aux filles de la rue, “afin d’éviter qu’il y ait de nouvelles Traci Lords”. Elle entame une carrière au cinéma en assumant son pseudonyme. En 1990, elle incarne donc le rôle de Wanda Woodward dans Cry-Baby, le film lance la carrière de Johnny Depp et assure à Lords une réputation éloignée du X…

Depuis, elle poursuit sa carrière d’actrice avec des dizaines de films et d’émissions de télévision à son actif, elle a également sorti l’album 1000 Fires (Radioactive/MCA, 1995), dont le premier single, Control, a atteint la deuxième place du Billboard Hot Dance Club Songs et a été certifié double platine. Son album est également utilisé dans les bandes sons de Mortal Kombat et de Virtuosity. Son premier film, Sweet Pea, a été produit sous les auspices de la Fox Searchlab.

Traci podcastée, Lords fantasmée

Once Upon a Time… in the Valley retrace donc le parcours de Traci Lords qui entre dans l’univers du porno à 15 ans pour en sortir à sa majorité. En s’appuyant sur les mémoires de l’actrice, sur des archives ainsi que sur des entretiens, Lili Anolik fouille le passé sulfureux d’une femme qui, plus de trente ans après les faits, ravive tous les fantasmes, au point de se demander si cette affaire n’est pas celle de l’arbre qui cache la forêt… Des cas de suspicions de filles “underage” existent. Populaire à la fin de «l’âge d’or» du cinéma porno en 35mm, et que l’on peut découvrir dans le documentaire Fallen Angels de Gregory Dark, Kristara Barrington débute sa carrière en 1983 mais, selon les bios, on lui trouve deux dates de naissances : 1963 ou en 1965…

Pour certains, Traci Lords s’est retrouvée dans les mailles du filet d’une industrie brutale. Pour d’autres, ce sera toujours l’histoire d’une gamine intelligente et nymphomane qui, armée d’une fausse pièce d’identité, aurait pu couler l’industrie du X, et les gens qui y travaillent. Enfin, il y a aussi celles et ceux qui pensent que Traci Lords est une icône féministe… Chacun y va de sa petite histoire, plus ou moins arrangeante, tout le monde a évidemment joué, et certain·e·s en jouent encore aujourd’hui. 

Dégâts collatéraux

La plupart des personnes condamnées dans cette affaire étaient liées à la revente des vidéos interdites, à part Ginger LynnParce qu’elle a refusé de collaborer avec le FBI pour identifier les noms de 64 producteurs elle est suivi de près et, en  1991, est reconnue coupable d’avoir volontairement soumis une fausse déclaration de revenus pour un montant de 2 087,04 $. Elle purge une peine de travaux d”intérêts généraux et est soumise à un contrôle toxicologique régulier, avec interdiction de sortir du territoire. Mais Lynn est une fétarde invétérée, et quand Charlie Sheen, à l’époque son ex, lui propose une virée en Europe, elle ne dit pas non…

De retour aux USA, elle est condamnée à six ans d’incarcération mais ne purge que quatre mois et 17 jours de prison fédérale, plus trois mois de cure de désintoxication. La plupart de ses gains de carrière auraient été engloutis dans les frais juridiques. Lynn, qui ne crois toujours pas que Lords était mineure au moment de tourner ses films, lui en veut toujours car elle est persuadée que celle par qui le scandale arrive aurait donné son nom et ceux des acteurs Tom Byron et Harry Reems au Procureur des États-Unis. Lynn a cependant vu des photos de tournages discrètement réalisées par le FBI, s’ils l’ont interpellée, ils l’ont évidemment fait avec d’autres, dont Lords… Lynn a récemment annoncé qu’elle allait publier I don’t look good on paper (ndlr, initialement intitulée I did it, I liked it, So What!), une autobiographie qu’elle tease depuis plus de 20 ans.

Un passé bien présent…

Ce scandale est vraisemblablement le plus important depuis Deep Throat (1972), et la décision Miller vs California de la cour suprême (1973) : “l’obscénité n’est pas protégée par le Premier amendement de la constitution américaine”. Ce qui entraîna le “Miller test” (three prong obscenity test) pour déterminer ce qui constitue ou non du matériau obscène. Après la tornade Traci, Ronald Reagan lance une commission sénatoriale anti porn. Certains producteurs détruisent les films originaux alors que les distributeurs retirent du circuit ceux où figure l’actrice. Leur nombre diffère selon les sources : 20, 40, 100… Lords dit n’avoir tourné que 20 films, mais précise qu’il était courant que des séquences soient utilisées pour d’autres films. L’Internet Movie Database en recense 73.

En 2006, soit 20 ans après l’affaire, alors que l’on croyait que tout avait été englouti dans un fantasme collectif, une compilation DVD éditée par Alpha France réunit pas moins de six films… Un nouveau scandale ? Pas vraiment. Toutes les copies n’ont évidemment pas été détruites, cela a permis d’alimenter le marché noir et celui des pays où la loi est plus souple. En France, une ambiguïté se situe entre l’âge légal en matière de pornographie, 18 ans, et l’âge de la majorité sexuelle, 15 ans… Internet n’a pas attendu les distributeurs et s’affranchit des lois selon les territoires, les spécialistes des torrents du web y échangent leurs copies. La plastique outrageante et les hurlements de jeune fille possédée par le démon de la luxure ont laissé leur place à un parcours cinématographique post porn, à suivre sur le profil IMDb de Traci Lords.

 

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