Fallen Angels, un doc sur les anges déchus du X des années 80

Hollywood, 1983, Gregory Dark entame un documentaire pour le réseau câblé Showtime. Deux ans plus tard, Fallen Angels dévoile un aperçu des coulisses du cinéma pour adultes, c’est loin d’être glamour

Dans les années 80, l’avènement du format vidéo bouleverse l’économie et les contenus de l’industrie pornographique, désormais plus hardcore. Ce contexte intéresse Showtime au point de commander un travail documentaire à Greg Brown (qui ne se faisait pas encore appeler Gregory Dark, ndlr), embauché en 1983 sur la base de ses antécédents et de son expérience dans ce secteur. Les producteurs souhaitent que le réalisateur montre le côté obscur de cette industrie, mais, par respect pour les abonnés de leur chaîne premium, ce film ne peut être ni salace, ni torride. Ce documentaire a alors tout le potentiel pour être vu par un public plus large que celui des initiés mais, 35 ans après sa sortie, force est de constater que Fallen Angels n’a pas été largement diffusé, et que le patriarcat est encore bien présent…

Gregory Dark : “Lorsque vous laissez tourner la caméra, les gens vous montrent ouvertement comment cela se passe. Ce n’était ni positif, ni négatif, j’ai juste suivi des parcours de vie pour que les gens sachent comment vit cette fille, comment elle se sent, est-ce que ses parents savent ce qu’elle fait, comment a-t-elle été élevée, ce genre de choses… J’ai posé les questions que les gens auraient posées et lorsque vous mettez le tout ensemble, vous pensez : “Oh, mon Dieu, c’est vraiment négatif !

Contexte, le porno s’invite à domicile

Au début des années 80, la plupart des films pornographiques se tournent au format vidéo, plus pratique, plus léger, et surtout plus économique. De nombreux réalisateurs résistent car la bande-vidéo produisait une qualité d’image différente, mais la pellicule n’est plus rentable et ceux qui optent pour le changement rencontrent leur public, et donc des bénéfices, car les consommateurs préfèrent massivement le nouveau format, et pour cause, cette migration technologique inclue facteur géographique : autrefois diffusés en salle, les films se regardent désormais à domicile. Cette évolution majeure signe la fin de l’ère des productions à gros budget et déploie l’intégration d’une pornographie plus basique.

Les coûts de production permettent alors d’étendre les registres à tous les fétiches possibles. Le nombre de productions annuelles croit à l’exponentielle, la petite centaine d’œuvres se métamorphose en milliers de films, et en compilations de scènes produites à partir de plusieurs sources vidéos. Non seulement, on peut regarder de la pornographie “à la maison”, mais l’on trouve plus de choix pour satisfaire ses fantasmes les plus divers. Cerise sur le gâteau, si l’on possède un caméscope, on peut créer ses propres films amateurs pour un usage privé, voire même pour une distribution plus vaste. Dès lors, la majorité des pornos s’affranchissent des scénarios, ou les raccourcissent dramatiquement, pour passer entrer dans le vif du sujet beaucoup plus tôt…

Documenter les coulisses du X

Le film se concentre sur les carrières de trois jeunes stars du porno en plein essor : Kimberly, Clarissa et Kim, alors qu’elles évoluent entre séances de photo de nu scènes dans le porno hardcore. L’ouverture du documentaire se déroule dans les locaux de la World Modeling Agency. Derrière son bureau, un ancien vendeur d’assurance reconverti en agent de modèles discute au téléphone avec des candidat·e·s plein·e·s d’espoir, tou·te·s souhaitent entrer dans le monde lucratif du mannequinat érotique.

Jim South dit avoir adoré vendre des assurances et y trouve une relation avec son nouveau métier : “la formation que j’y ai reçue m’aide beaucoup, parce que lorsque vous représentez les filles en mannequinat, vous essayez de leur expliquer qu’elles peuvent vous faire confiance.” Gregory Brown tourne trois jours dans le bureau de South, les deux hommes finissent par devenir amis, du moins au début… Kim, 21 ans, mère célibataire, essaie désespérément de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir enfin prendre son indépendance et quitter la maison de sa mère. La jeune femme se déshabille dans la pièce voisine transformée en studio photo. South l’y rejoint afin de prendre des Polaroids pour son book. Nous passons ensuite dans les bureaux du producteur Hal Freeman (Harold Freeman), qui via un procès a rebondissement est à l’origine de la légalisation des productions de pornographie hardcore en Californie. Derrière son bureau, plus ou moins attentif, il auditionne Diana, une candidate qui enlève ses vêtements en chantant un air de country.

Une fois que vous êtes dans un film, vous y êtes pour toujours” (Hal Freeman)

Puis une actrice asiatique nommée Kimberly, désormais identifiée comme la star du porno Kristara Barrington, raconte à quel point elle aime être exhibitionniste, qu’elle a des projets pour son avenir, notamment son retour à l’université… Elle souhaite seulement tourner des scènes “fille-fille”. Cependant, avant de définitivement opter pour Kristara Barrington, elle utilise de nombreux pseudonymes dans le hardcore, dont Kimberly Wong, Kim Warner, Chi Chi Ling…

Travail et vie privée

Les petits copains des filles parlent aussi avec le réalisateur. Ces derniers évoquent leur vision de la relation avec leur copine qui tente de percer dans cette industrie. Freeman, le producteur, donne l’anecdote d’une star du X dont le petit ami a tenté de la tuer après l’avoir vue baiser un autre mec devant la caméra. “Tout type qui sort avec un·e artiste va se mettre en colère, il dira : c’est ma propriété qui est utilisée, et abusée.” Apparemment désemparé, le petit ami de Kristara / Kimberly raconte : “Kristara n’aime pas avoir des relations sexuelles avec des inconnus”. Plan de coupe du film, maintenant sans son petit ami, et assise sur la terrasse de son appartement de Pasadena, l’actrice se confie : “J’ai couché avec 350 les gars au lycée”. Elle lui dit également qu’elle n’envisage pas de faire du porno plus longtemps. “Vous n’êtes qu’un morceau de viande”, dit-elle. “Tu n’as rien à dire… tu fais ce qu’ils disent.”

Les scènes de films pour adultes ne se tournent évidemment pas uniquement qu’avec des actrices, la parole est également donnée a des acteurs, des modèles masculins. Un mec raconte comment il a énervé un producteur après avoir accidentellement éjaculé sur la caméra, après qu’un cameraman se soit sans doute un peu trop approché… Par le biais de courtes interviews, nous découvrons les difficultés d’être un acteur professionnel, on aperçoit Eric Edwards mais aussi une légende du porno américain : Ron «The Hedgehog» Jeremy (Ndlr, ce dernier, inculpé en 2020 pour une agression sexuelle et trois viols, risque jusqu’à 90 ans d’emprisonnement).

Changement de temporalité

Le documentaire fait un bon de 18 mois dans le temps. Tout a changé dans la vie et la carrière de chacun, et plus particulièrement pour les filles, pas toutes ravies de leur situation. Leurs petits amis ont tous rompu avec elles. Clarissa a déjà quitté le porno et Kim a pratiquement disparu… Seule Kristara Barrington reste dans l’industrie, tournant même avec Traci Lords dans New Wave Hookers. Un plan du film montre Barrington et Lords arriver en limousine au Pussycat Theatre de Los Angeles, pour la première mondiale du film, arborant un look assez saturé, populaire dans les 80s… La carrière de Barrington se poursuit jusqu’au début des années 1990, puis elle quitte définitivement le porno afin de devenir vétérinaire.

Greg Brown en profite pour développe sa carrière. Désargenté, il se dit : “merde, je suis un cinéaste de formation. Je peux faire des films mieux que ces idiots…”, et se lance pensant que le business est similaire au cinéma alternatif . “Dans le porno , j’ai toujours essayé de faire des films expérimentaux qui soient très intéressants sexuellement, et érotiquement “. L’un de ses plus gros succès est New Wave Hookers (1985), sorti en salle la même année que son documentaire pour Showtime. “La plupart des personnes dans l’industrie du porno me trouvent étrange parce que mes intérêts sont intellectuels” aurait-il déclaré…

Le réalisateur

Fils unique, Brown est élevé par sa mère, strip-teaseuse à Las Vegas. Son père, anthropologue à Beverly Hills, est obsédé par l’occulte et quitte sa femme alors que son fils n’a que quatre ans. Brown grandis à Las Vegas mais passe la plupart du temps chez son grand-père. Surtout livré à lui-même, il aime lire, il vole des livres de poche et consulte des magazines porno avant même de franchir le cap de la puberté. Pré-ado, il voue un intérêt pour le sombre et l’étrange, comme la magie noire, le vaudou et l’art surréaliste du XXe siècle. Il dessine, peint et prend des photos, avec un intérêt pour l’art du collage.

Il a onze ans lorsqu’il vit sa première expérience sexuelle, avec une femme de ménage âgée de 18 ans. Elle lui offre sa première fellation et lui a enseigne le cunnilingus. Son premier rapport sexuel arrive plus tard, à l’âge de dix-sept ans, voici ce qu’il en a dit: “J’avais fumé de l’opium toute la journée et je l’ai ramenée chez mon grand-père. Je ne savais pas ce que ça faisait, mais ma bite était dure comme une pierre, alors je l’ai enfoncée en elle et je l’ai juste martelée. Je ne pouvais pas venir parce que j’étais trop défoncé. Elle a tellement crié que quelqu’un a appelé les flics, et mon grand-père m’a dit que j’avais une semaine pour partir de chez lui. Il m’a dit: « Certaines personnes ont des problèmes d’alcool. D’autres ont des problèmes de jeu. Mais ton obsession pour les femmes et le sexe te perdra, ce sera ta chute.”

Dans les années 80, Dark s’associe à l’agent Jim South pour diriger une agence de danse (ndlr, fort probablement pour embaucher des strip-teaseuses). Seulement, il en fait un service d’escorte à l’insu de son partenaire, puis purge neuf mois de prison pour proxénétisme. Depuis sa sortie de prisonDark aurait rarement parlé à South, l’ancien vendeur d’assurance décédé en 2020. Brown vs Dark :  “Je fais des œuvres d’art conceptuelles et ensuite je deviens ce personnage… J’ai réalisé un documentaire sur le porno et je suis ensuite devenu pornographe. J’ai fait des films sur les proxénètes, puis je suis devenu proxénète”.

La Rédaction

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