Comment traduire une sensation physique en musique sans tomber dans le témoignage ou l’apitoiement ? Avec Alivie, le musicien et artiste visuel argentin Joa Joys choisit un autre chemin. Celui de l’image mentale, du rêve éveillé et de la métamorphose sonore ; un disque où la douleur devient matière à exploration plutôt que sujet de plainte
Paru le 26 juin 2026 chez Discrepant, Alivie est le nouvel album de Joa Joys, artiste basé à Buenos Aires. Entre synthétiseurs analogiques, instruments acoustiques et atmosphères cinématographiques, il propose une traversée sensible des différentes étapes de la douleur physique. Un voyage ambient étrange et lumineux où l’imaginaire sert autant de refuge que de terrain d’expérimentation…
Cartographier l’invisible

Certaines musiques racontent des histoires. D’autres construisent des lieux. Depuis plusieurs années, Joa Joys développe une œuvre qui semble appartenir à cette seconde catégorie. Né à Santa Fe et installé à Buenos Aires, l’artiste argentin conçoit le son comme un espace à habiter. Ses compositions, publiées aussi bien en Argentine qu’au Japon, en Belgique ou en France, entretiennent un dialogue permanent avec sa pratique des arts visuels. Cette dimension spatiale irrigue Alivie. Chaque morceau ressemble à une pièce traversée par des courants d’air, des souvenirs flous ou des apparitions furtives. L’auditeur avance sans véritable carte, guidé par des textures qui évoquent autant le cinéma expérimental que les bandes-son de rêves oubliés au réveil.
La douleur comme matière première
Le point de départ du disque est pourtant très concret : l’expérience de la douleur physique. Joa Joys s’intéresse à ses différentes phases, à ses déplacements, à la manière dont elle s’installe ou s’efface. Mais plutôt que de documenter ce vécu de façon frontale, il le transforme en paysages sonores mouvants. Les passages les plus atmosphériques côtoient des séquences plus dynamiques, parfois presque ludiques. La douleur n’est jamais figée. Elle se déforme, disparaît, revient autrement. Cette approche évite l’écueil du disque conceptuel pesant. À travers les compositions, l’inconfort devient prétexte à l’invention.
« Alivie is not confessional but poetic – an attempt to translate the weight of pain into images, sounds, and atmospheres that also carry humor, joy, and relief. » – Joa Joys (illustrateur, musicien expérimental – Buenos Aires, Argentine).
Synthétiseurs artisanaux et folk mutant
L’une des forces d’Alivie réside dans sa palette sonore. Joa Joys y mêle des synthétiseurs analogiques, dont certains construits de ses propres mains, à la flûte, à la mandoline, à la guitare et à une multitude de détails sonores qui surgissent puis disparaissent dans le décor. Le résultat échappe aux catégories habituelles. On y entend des réminiscences folk, des dérives ambient, des expérimentations électroniques et parfois même une forme de musique de chambre imaginaire. L’ensemble conserve pourtant une cohérence remarquable, portée par un goût prononcé pour les timbres et les mouvements subtils.
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Entre soulagement et fantaisie
Le titre de l’album contient déjà sa promesse. Alivie évoque l’idée du soulagement, de l’allégement. Le disque suit ce mouvement. Malgré son sujet, il ne s’enferme jamais dans la gravité. L’humour, la fantaisie et une certaine douceur traversent régulièrement les compositions. Cette capacité à faire coexister fragilité et légèreté constitue sans doute l’une des réussites du projet. Joa Joys ne cherche pas à représenter fidèlement la douleur. Il préfère la déplacer vers un territoire poétique où l’imagination devient un outil de résistance. À l’heure où une partie de la musique expérimentale privilégie les concepts ou la démonstration technique, Alivie rappelle qu’il est encore possible de construire des mondes sensibles à partir d’expériences ordinaires. Joa Joys signe un disque singulier, flottant entre réalité et fiction, qui invite moins à comprendre la douleur qu’à la traverser autrement.


