Parfois, les disques les plus fascinants naissent loin des studios prestigieux, loin des grandes villes et loin des circuits officiels. Enregistré dans l’ombre au milieu des années 1970 par deux passionnés lillois, Visions of Sodal Ye de Mar Vista fait partie de ces œuvres fantômes qui traversent les décennies sans jamais disparaître tout à fait. Presque 50 ans après sa création, ce trésor caché des musiques électroniques françaises renaît grâce à une réédition augmentée d’enregistrements inédits
Auto-produit à seulement 150 exemplaires en 1976, Visions of Sodal Ye est longtemps resté un secret partagé entre collectionneurs et amateurs de musiques aventureuses. Entre électronique cosmique, minimalisme hypnotique, folk acide et expérimentations artisanales, Mar Vista occupe aujourd’hui une place singulière dans l’histoire souterraine des musiques françaises. Sa redécouverte rappelle que certaines explorations sonores, même réalisées avec peu de moyens, continuent de résonner bien au-delà de leur époque…
Quand Lille regardait vers les étoiles

Début des années 1970, l’Allemagne voit émerger Kraftwerk, Neu!, Popol Vuh ou Tangerine Dream, quand deux musiciens du Nord de la France développent leur propre vision de la musique électronique. Claude Cuvelier et Jean Skowron se rencontrent à Lille et découvrent rapidement un terrain d’entente : le goût des formes longues, de la répétition et des états de transe sonore. Leur projet, baptisé Mar Vista en 1973, s’éloigne immédiatement des formats classiques du rock. Les influences sont nombreuses : Terry Riley, La Monte Young, la musique balinaise, Pink Floyd ou encore Tangerine Dream, mais le duo cherche surtout à créer un langage personnel. Une musique capable de s’étirer pendant vingt minutes, parfois autour d’un seul accord, dans une logique plus proche de la méditation que de la chanson.
Le laboratoire secret des synthétiseurs
Comme beaucoup d’aventuriers sonores de l’époque, Mar Vista travaille dans un environnement artisanal. Un Mini Korg, un synthétiseur Yamaha, un orgue Farfisa, quelques magnétophones domestiques et une boîte à rythmes suffisent à bâtir leur univers. Cette économie de moyens devient une force créative. Les nappes électroniques semblent surgir du brouillard. Les bruits blancs générés par les synthétiseurs servent de passerelles entre les morceaux. Les bandes magnétiques deviennent des outils de composition à part entière. La première face de l’album reflète davantage les goûts de Jean Skowron pour le rock progressif électronique. La seconde, dominée par la monumentale pièce Sodal Ye, plonge dans un territoire beaucoup plus radical où l’on entend l’écho du minimalisme américain autant que celui des premières explorations kosmische allemandes.
« Mar Vista ne s’est jamais vraiment arrêté. Il survit comme une pulsation discrète mais persistante, à l’image de sa musique : hypnotique, libre, et résolument en dehors des sentiers battus. » — Sacha Sieff et Jean-Baptiste Guillot
150 exemplaires et une poignée de paillettes

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Plusieurs labels refusent le projet. Le duo rêve notamment du mythique label Brain de Düsseldorf mais n’ose jamais lui envoyer ses bandes. En 1976, Mar Vista décide donc d’autoproduire son disque. Tiré à seulement 150 exemplaires par Le Kiosque d’Orphée, Visions of Sodal Ye bénéficie d’un habillage aussi singulier que sa musique. Les pochettes sont réalisées à la main. Des photographies sont collées sur chaque exemplaire. Le titre et le nom du groupe sont inscrits au vernis à ongles puis recouverts de paillettes argentées. Cette diffusion confidentielle contribue progressivement à transformer l’album en objet de culte. Pendant des décennies, il circule discrètement parmi les collectionneurs de rock progressif, de musique électronique et d’underground français.
Des collines de Valence à Born Bad Records
La réédition proposée aujourd’hui ne se contente pas de remettre l’album en circulation. Un second disque rassemble plusieurs archives inédites, dont des improvisations enregistrées en août 1973 sur une colline près de Valence, retrouvées sur une simple cassette conservée par un proche du groupe. S’y ajoutent également les démos Expedition et Crash73, enregistrées en 1975 mais jamais publiées jusque-là. Au-delà de l’intérêt documentaire, ces morceaux permettent de découvrir un autre visage de Mar Vista. Plus instinctif. Plus libre encore. Une musique qui semble naître directement du paysage, sans autre ambition que celle d’explorer le son. La disparition de Jean Skowron a marqué profondément Claude Cuvelier.
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Pourtant, l’histoire ne s’est jamais complètement interrompue. Les synthétiseurs ont fini par être rallumés. Les bandes ont ressurgi. Et cette étrange aventure musicale née dans le Nord de la France retrouve aujourd’hui une audience que ses auteurs n’auraient probablement jamais imaginée. Une histoire parallèle de la musique française : l’intérêt de cette réédition dépasse largement la simple curiosité archivistique. Elle rappelle qu’à côté des récits officiels de la musique électronique française existaient d’autres trajectoires, souvent invisibles, parfois bricolées dans une chambre ou un salon, mais animées par la même soif d’exploration. Visions of Sodal Ye appartient à cette histoire parallèle. Celle des œuvres qui n’ont jamais cherché leur époque, mais qui finissent parfois par la dépasser.



