Après avoir frôlé la mort, Ibrahim Alfa Jnr. revient avec Infinite Black Inside, le fruit d’une période d’isolement forcé durant laquelle le producteur britannique a composé plus de 500 morceaux. Entre rythmiques déconstruites, harmonies jazz, textures dub et électronique futuriste, l’album propose 12 titres qui racontent sa reconquête artistique, certainement l’une des œuvres les plus intimes de son parcours
Avec Infinite Black Inside, Ibrahim Alfa Jnr. transforme une période d’isolement extrême en terrain d’exploration sonore. Plus qu’un album de techno, il signe une œuvre affranchie des frontières stylistiques, où jazz, dub, ambient et rythmiques électroniques cohabitent naturellement. Une étape majeure dans le parcours d’un artiste qui semble avoir trouvé, après l’orage, la forme d’expression la plus libre de sa carrière…
Une page blanche au milieu du chaos

Il arrive que les circonstances imposent un ralentissement radical. Pour Ibrahim Alfa Jnr., ce fut une succession d’épreuves : une embolie pulmonaire, deux crises cardiaques et de longs mois d’isolement. Privé de presque tout contact avec le monde extérieur, le producteur installé à Brighton transforme cette parenthèse en laboratoire sonore. Chaque journée devient un terrain d’expérimentation. Il enregistre, construit ses propres synthétiseurs numériques, développe des effets et accumule les idées sans chercher à leur donner immédiatement une destination. Plus de 500 morceaux voient ainsi le jour, comme autant de fragments d’un journal intime.
La techno n’est plus un point d’arrivée
Les amateurs de ses premiers maxis techno publiés à la fin des années 1990 retrouveront certaines obsessions rythmiques. Mais Infinite Black Inside regarde bien au-delà du dancefloor. Ibrahim Alfa Jnr. assemble les héritages de Detroit, du footwork, du broken beat, du dub, du trip-hop, du jazz ou de l’ambient sans jamais donner l’impression de cocher une liste d’influences. Chaque élément semble absorbé, transformé puis réinjecté dans une écriture devenue totalement personnelle. L’ouverture, Subutrax, joue avec les polyrythmies jusqu’à brouiller les repères. Plus loin, Drum Slinger fait dialoguer des frappes de djembé ghanéen avec des souffles instrumentaux, tandis que Naked Lunchbreak avance sur une batterie organique traversée de nappes cuivrées presque irréelles. L’ensemble refuse les catégories. Il préfère explorer les zones grises où les genres cessent d’avoir une véritable importance.
« There was nothing to hold me back. I just had music, I didn’t know if I would see the next day. » – Ibrahim Alfa Jnr.
Un disque qui regarde vers l’intérieur
Depuis plusieurs années, Ibrahim Alfa Jnr. évoque sa musique comme une forme de « Black political music without words ». Cette formule prend ici une dimension nouvelle. Le propos n’est plus porté par une esthétique techno radicale, mais par une musique profondément introspective où chaque texture semble traduire un état physique ou émotionnel. Les critiques soulignent d’ailleurs cette évolution. Là où ses productions passées pouvaient privilégier l’efficacité du club, Infinite Black Inside s’adresse d’abord à l’écoute attentive. Les harmonies se densifient, les rythmes se déplacent sans cesse et les espaces sonores deviennent presque organiques. L’album ne raconte pas la maladie ; il documente ce qui reste lorsqu’un créateur cesse de composer pour répondre aux attentes extérieures.
• À lire aussi sur Houz-Motik : quand le ciel était encore une promesse
Une liberté enfin assumée

Le plus remarquable n’est finalement ni la virtuosité technique ni la richesse des influences. Ce qui frappe, c’est le sentiment de liberté qui traverse ces 39 minutes. Ibrahim Alfa Jnr. ne cherche plus à appartenir à une scène, ni même à défendre une définition de la techno. Il suit simplement les idées jusqu’à leur terme, quitte à perdre les repères habituels. Cette absence de compromis donne naissance à son disque le plus cohérent depuis son retour au premier plan. Une œuvre dense, parfois déroutante, mais étonnamment chaleureuse et profonde, qui rappelle que certaines des propositions les plus passionnantes naissent précisément lorsque les certitudes s’effondrent.


