À partir de la poésie d’Aimé Césaire, Lamin Fofana poursuit son exploration des relations entre texte et matière sonore. Dix compositions traversées par les images de l’eau, du naufrage et de la métamorphose, où la mélodie devient un point d’appui mobile
Avec Corps Perdu, Lamin Fofana prolonge une recherche nourrie par les pensées et les écritures des Black Studies. Le recueil homonyme d’Aimé Césaire, publié en 1950, constitue ici une référence centrale : ses images et ses mouvements irriguent les titres comme la construction de l’album. Présentée au cours de séances collectives de lecture et d’écoute à Paris, Barcelone, Tunis et New York, cette musique prend désormais la forme de dix pièces. Mélodies soumises à de multiples traitements, rythmes retenus et enregistrements de terrain (field recordings) accompagnent un parcours dont le morceau-titre, long de plus de quinze minutes, forme le centre de gravité. Paru le 16 octobre 2026, le disque poursuit les transformations engagées sur Works in Metal…
Des lectures à l’écoute collective

Chez Lamin Fofana, la littérature participe au travail de composition. Les écrits de W. E. B. Du Bois, Sylvia Wynter, Dionne Brand, Fred Moten, Édouard Glissant, Suzanne Césaire et Aimé Césaire nourrissent une pratique qui se déploie entre albums, installations, radio et performances. Comment faire circuler une pensée dans le son ? Corps Perdu poursuit cette question en donnant une place particulière à la lecture partagée. Avant sa publication, la musique a accompagné plusieurs rencontres à Paris, Barcelone, Tunis et New York. Des participants y lisaient à voix haute des fragments choisis par Fofana, qui mêlait ces interventions à la musique en direct. Le disque fixe donc un état de cette recherche. Il conserve pour origine une situation ouverte, dans laquelle les voix, l’attention collective et les décisions du musicien pouvaient infléchir le déroulement de chaque séance.
Césaire, des corps aux végétaux
Le titre renvoie donc au recueil Corps perdu d’Aimé Césaire, paru en 1950, dont les dix poèmes sont accompagnés de gravures de Picasso. Dans le texte de présentation de l’album signé Andrea Zarza Canova, les fragments de corps et de végétaux de ces images répondent aux transformations qui parcourent l’opus. Les frontières deviennent poreuses : le corps se disperse, se mêle à son environnement, change d’état. L’eau, les débris et le pollen traversent ainsi les intitulés. To Become Liquid, Ex-Voto for a Shipwreck, Postcards from the Wreck ou Blank to Fill on the Visa of Pollen dessinent un ensemble d’images liées au déplacement et à la dissémination. Leur rapprochement ouvre une lecture possible du disque : celle d’une existence qui cherche ses appuis au cours même de sa transformation.
« Les mélodies voyagent comme du pollen. »
– Andrea Zarza Canova (Corps Perdu)
La mélodie comme point d’appui
Andrea Zarza Canova décrit une musique où des mélodies intuitives passent par des traitements denses. Le rythme reste présent, avec une place toutefois plus discrète que dans les passages tournés vers la piste de danse de son travail pour Works in Metal. Cette continuité permet de situer Corps Perdu dans le parcours de Fofana : le mouvement se poursuit à travers les motifs, leurs reprises et leurs altérations. L’enchaînement de To Become Liquid, I Say River Corrosive et Infinite Regress Into Futures Past engage le parcours, alors que dans Blank to Fill on the Visa of Pollen, les enregistrements de terrain suggèrent un espace de passage anonyme ; ces éléments donnent une dimension concrète aux images de dispersion qui nourrissent le projet.
• À lire aussi sur Houz-Motik : la nuit, en versions originales
Quinze minutes au centre du parcours

Avec ses quinze minutes trente-cinq, Corps Perdu occupe une place singulière parmi ces dix compositions ambient. Le morceau-titre concentre, selon le texte d’accompagnement, un travail de mélodies avançant et se renversant, de boucles et de craquements. Sa durée offre à ces transformations une échelle différente de celle des pièces brèves qui l’entourent. Après Naissances et Lay of the Rover, Ode to Guinea ferme l’album sur huit minutes. Andrea Zarza Canova y voit la rencontre des temporalités qui traversent l’ensemble. Cette pluralité rejoint le principe des séances de lecture, où se retrouvent dans un même espace des textes hérités, des voix présentes et une musique en évolution. Corps Perdu en propose une forme durable, au sein d’une recherche que Fofana continue de laisser ouverte. Les amateurs de reliefs sonores et de méditation devraient apprécier.



